Bear Country

Parc national de Yellowstone 
États-Unis
juin-juillet 2023

Sur la piste du mythique ours américain, ce projet doit nous conduire à la rencontre des rangers, visiteurs, scientifiques et saisonniers qui sillonent le parc national de Yellowstone.
Totem ou trophée, animal en peluche ou monstre d’histoire au coin du feu, ... Quels rapports entretenons-nous aujourd’hui avec l’ours ? Quelle a été l’influence de la culture populaire dans ces perceptions ?
À travers des rencontres, la lecture de récits occidentaux et de peuples autochtones, cette résidence d’exploration sera l’occasion d’observer la puissance des imaginaires dans notre rapport au vivant, et les leviers qu’offre la narration pour repenser ce dernier.
Le Yellowstone National Park, créé en 1872 est le premier parc national du monde. Il se situe à cheval sur trois états : le Wyoming (majoritairement), le Montana et l’Idaho. Il s'étend sur 8 983 km2. Le Yellowstone est célèbre notamment pour ses phénomènes géothermiques et ses populations de grands mammifères : ours bruns, grizzlis, bisons, loups, ...

Cette résidence Villa Albertine est soutenue par les éditions Dargaud et la revue TOPO
Interview du 16 juin sur France Culture à réécouter ici :


 
Article du 22 novembre dans Cultured mag, à lire ici :





Journal de résidence

Residency diary


Du plus récent au plus ancien
From newest to oldest



Bulletin n°10
31 juillet - ... / july 31st - ...
Yellowstone National Park - Island Park

Temps additionnel


Ça y est, la résidence est officiellement terminée. Mais le 31 juillet l’avion s'est envolé sans moi. Cela faisait un moment que l'idée était là : impossible de quitter mon bear country dans ces conditions. Impossible de s'en aller sans avoir pu prendre le temps. Prendre le temps de prendre le temps. S'offrir le luxe de ne pas partir dans la précipitation, de rester à la maison, de trier ses notes, de penser en regardant les arbres, de s'ennuyer même. Prendre le temps de retourner sur les plus beaux lieux, de dire au revoir aux gens. De rédiger une conclusion en somme. Il y a eu beaucoup de choses à voir et beaucoup de personnes à chercher et à interroger pour comprendre comment c'est de vivre ici avec les ours, pour voir comment c'est quand les humains se mettent d'accord pour faire de la place à la vie sauvage, ce que l'on y gagne, ce que l'on sacrifie, et quels sont les effets pervers. J’ai quelques réponses et des carnets pleins, je peux maintenant profiter de mon temps additionnel avant de préparer la suite. Rendez-vous sur le papier dans pas mal de mois.

Merci à ma bonne fée, la Villa Albertine, qui a rendu l'impensable possible, et à toutes les bonnes étoiles américaines qui m'ont accompagnée – en toute sécurité - sur la piste des grizzlies.

Extra time


That's it, the residency is officially over. But on July 31, the plane took off without me. The idea had been there for a while: it was impossible to leave my bear country in these conditions. Impossible to leave without taking the time. Take the time to take the time. To allow myself the luxury of not leaving in a hurry, of staying at home, sorting my notes, thinking while looking at the trees, even getting bored. Take the time to return to the most beautiful places, to say goodbye to people. To write a conclusion, in short. There’s been many things to see and many people to seek out and interview to understand what it's like to live here with bears, to see what it's like when humans agree to make room for wildlife, what we gain, what we sacrifice, and what the perverse effects are. Now that I've got some answers and a full notebook, I can enjoy my extra time before preparing what's to come. See you on paper in a few months.

Thanks to my good fairy, Villa Albertine, who made the unthinkable possible, and to all the good American stars who accompanied me - in complete safety - on the grizzly trail.



Bulletin n°9
24 juillet - 30 juillet / july 24th - july 30th
Yellowstone National Park - Gardiner - Bozeman - Island Park

L’effet Blanche-Neige


Une femme a été retrouvée morte sur un trail, à l'ouest de West Yellowstone (entrée ouest du parc). Il s'agirait d'une attaque de grizzly... Les empreintes retrouvées à proximité révélant la présence d'une adulte et d'au moins un ourson, les enquêteurs parlent d’un acte de protection et non de prédation. Les parents de la randonneuse ont réagi rapidement, « Elle est morte en faisant ce qu’elle aimait ». Sans colère apparente envers l'ourse, ils soulignent le fait que leur fille n'a pas été victime d'un acte malveillant mais d'un acte naturel.
Ça remet les idées en place. C'est arrivé juste là, à côté, et les similitudes ont de quoi rendre parano. Ma voisine me dit sur un ton grave : « Ne marche pas seule». Cette randonneuse était seule, et a priori sans bear spray. Ma voisine de toute façon n'est pas du côté bear spray de la force. « Not efficient. » Elle est plutôt team gun.
Mon ami qui travaille au parc lui, marche régulièrement seul. Je lui ai dit qu'il y avait un peu d'inconscience là-dedans. Mais dans la même logique que les alpinistes qui retournent en montagne malgré le froid et les crevasses, il me dit que la vue vaut le coup de prendre le risque, et qu'il est préparé à une éventuelle rencontre avec un ours. J'en profite pour lui demander ce qu'il a pu observer de l’attitude des visiteurs au parc. Pour lui l'inconscience est là. Dans le comportement des gens qui s'approchent des ours ou des bisons pour faire un selfie. Entre collègues ils appellent ça le “Snow White effect” (= l’effet Blanche-Neige). « Les touristes agissent avec les animaux sauvages comme si il étaient dans un film Disney. Ils pensent sans doute qu'un grizzly va venir se poser sur leur doigt et chanter avec eux. »

The Snow White effect


A woman was found dead on a trail, west of West Yellowstone (west entrance to the park). The cause is believed to be a grizzly bear attack... With footprints found nearby revealing the presence of an adult and at least one cub, investigators are calling it an act of protection, not predation. The hiker's parents were quick to respond: «She died doing what she loved.» With no apparent anger towards the bear, they emphasize that their daughter was not the victim of an evil act, but a natural one.
It puts things into perspective. It happened right there, next door, and the similarities are enough to make you paranoid. My neighbor says to me in a serious tone, «Don't hike alone». This hiker was alone, and no bear spray can was found next to her. My neighbor isn't on the bear spray side of the force anyway. «Not efficient.» She's more on the gun side.
My friend who works in the park regularly hikes alone. I told him there was a bit of recklessness in that. But, following the same logic as mountaineers who return to the mountains despite the cold and crevasses, he tells me that the view is worth the risk, and that he's prepared for the eventuality of a bear encounter anyway. I take the opportunity to ask him what he's observed of the attitude of visitors in the park. As far as he's concerned, the recklessness is there. In the behavior of people who approach bears or bison to take a selfie. Among colleagues, they call it the “Snow White effect”. «Tourists act with wild animals as if they were in a Disney movie. They probably think a grizzly bear is going to land on their finger and sing along.»





Bulletin n°8
17 juillet - 23 juillet / july 17th - july 23rd
Yellowstone National Park - Island Park

Des ours et des guns 


Ces derniers jours, deux témoignages m'ont marquée. D'abord il y cette femme, qui vit avec sa famille dans une ferme avec des chèvres, et qui est la première à me dire sa colère envers les grizzlys et les lois de son état. Elle a la sensation que les ours ont plus de droits que les humains, que les décisions de protection sont prises en ville par des gens qui ne connaissent rien à la réalité de la vie ici. « Je trouve les ours magnifiques bien sûr, et je comprends qu'on veuille les protéger, mais pas au détriment de la sécurité des personnes. » Dans l'Idaho il est interdit de tuer les grizzlys. Or dans le cas d'une attaque, elle pourrait bien avoir à sortir son arme à feu. Et comment prouver qu'il s'agissait d'un geste de défense ? Faudrait-il qu'un membre de sa famille soit blessé pour éviter les poursuites ?

Bears and guns 


In the last few days, I've been struck by two stories. First, there's this woman, who lives with her family on a goat farm, and who is the first to tell me how angry she is about grizzly bears and her state's laws. She feels that bears have more rights than humans, that protection decisions are made in the city by people who know nothing about the reality of life here. «I think bears are beautiful, of course, and I understand wanting to protect them, but not at the expense of people's safety.» In Idaho, it is forbidden to kill grizzly bears. But in the event of an attack, she might well have to pull out her gun. And how do you prove it was in self-defense? Would a family member have to be injured to avoid prosecution?↓
De son côté le fils de mes voisins est confronté au même problème, mais vit la chose avec une autre philosophie. « J'ai été pourchassé une bonne douzaine de fois par des grizzlies autour de chez moi » Malgré ces intrusions sur sa propriété, où il vit avec ses deux adolescents, il n'a jamais donné de signalement au Fish & Wildlife Service. « Les ours pourraient être déplacés ou euthanasiés, je n'ai pas envie de ça, je trouve ça injuste. Dans la majorité des cas c'est de la faute des humains si les ours attaquent.» « Oui les grizzlies me terrifient, mais ils sont chez eux aussi. Alors on cohabite.»
La femme aux chèvres et le fils du voisin se rejoignent sur un point. Ils ne sont pas convaincus de l’efficacité du bear-spray pour se protéger. «Je ne sors pas sans mon gun.»
My neighbor's son is faced with the same problem, but with a different philosophy. «I've been chased a dozen times by grizzlies around my house.» Despite these intrusions onto his property, where he lives with his two teenage children, he has never reported any bear to the Fish & Wildlife Service. «The bears could be moved or euthanized, I don't want that, I think it's unfair. In most cases it's the fault of humans if bears attack.» «Yes grizzlies terrify me, but it’s their home too. So we coexist.»
The woman with the goats and my neighbor's son agree on one point. They're not convinced of the effectiveness of bear-spray to protect their lives. «I don’t go outdoors without my gun.«




Bulletin n°6 & 7
3 juillet - 16 juillet / july 3rd - july 16th
Yellowstone National Park - Cooke City - Cody - Grand Teton National Park 

Peppercorn


Nous sommes sur le chemin retour du Natural Bridge près du Lac de Yellowstone. Ce n'est pas un petit sentier de randonnée, mais un large chemin de graviers. Je papote avec mon ami qui travaille au parc. Deux ou trois familles passent, on les salue. Nous sommes de nouveau seuls sur le chemin quand soudain, une grosse masse brune et nonchalante apparaît à une trentaine de mètres. Je suis la première à la voir et je coupe la conversation immédiatement : « A bear ! ». On s'arrête nets. Un gros ours est tranquillement en train de traverser le chemin de gauche à droite, sans même tourner une oreille vers nous. Son dos est plutôt rond et il est brun clair avec des pattes plus foncées. Une robe sublime ! La teinte et le format me laissent penser que cela pourrait être un grizzly. Mais la forme de son dos et l'absence de bosse évidente entre les deux épaules suggèrent plutôt un black bear. La lourde silhouette poilue disparaît entre les troncs, et tout à coup le décor qui semblait si inoffensif n'est plus tout à fait le même. On regarde autour de soi avec paranoïa.
À force de marcher sans jamais croiser d'ours, on finit par négliger leur réalité, et on laisse s'installer un sentiment de sécurité. Piqûre de rappel : ce qu'on ne voit pas n'est pas pour autant inexistant. Conclusion de la scène : « Ok, peut-être qu’on va faire un détour ».
Plus tard dans la soirée on a décidé d'appeler notre ours Peppercorn.

Peppercorn

 
We're on our way back to the Natural Bridge near Yellowstone Lake. This isn't a little hiking trail, but a wide gravel road. I'm chatting with my friend who is a park employee. A couple of families pass by, and we say hi. We're alone on the path again when suddenly a large, brown, nonchalant mass appears some thirty meters away. I'm the first to see it and immediately cut the conversation short: «A bear!» We stop dead in our tracks. A large bear is quietly crossing the path from left to right, without even turning an ear towards us. His back is rather round and he's light brown with darker paws. A sublime color ! The hue and size suggest to me that it could be a grizzly. But the shape of his back and the lack of an obvious hump between his shoulders suggest a black bear. The heavy, hairy figure disappears between the trunks, and suddenly the scenery that seemed so innocuous is no longer quite the same. You look around paranoid. If you walk around without ever seeing a bear, you end up neglecting the reality of them, allowing a sense of security to set in. A reminder: what you can't see doesn't mean it doesn't exist ! Conclusion of the scene: « Okay, maybe we'll take a detour ».
Later that evening, we decided to call our bear Peppercorn.↓

Un séjour de quelques jours à Canyon Village dans le parc fût l'occasion d'aller jeter un œil à la mini-ville de Cooke City au niveau de la Northeast Entrance, puis de retourner à Cody pour visiter son “Buffalo Bill Center of the West”. Avant de retourner dans l’Idaho j'ai pris la route au lever du soleil pour Lamar Valley, le royaume du bison en liberté. L'imaginaire du cow-boy vibre fort par ici.
À peine un jour de break, et direction le parc du Grand Teton, nommé d’après sa chaîne de montagnes Teton range, elle même nommée par des trappeurs français qui n’avaient sans doute pas vu de femme depuis longtemps. Au sud du Yellowstone, ce parc est plus verdoyant et moins fumant. Première expérience de camping en milieu hostile avec précautions anti-ours ! 
A few days' stay at Canyon Village in the park was an opportunity to check out the mini-town of Cooke City at the Northeast Entrance, then return to Cody to visit its "Buffalo Bill Center of the West". Before heading back to Idaho, I drove at sunrise to Lamar Valley, the kingdom of free-roaming bison. The cowboy imagination is alive and well here.
Barely a day's break, and we're off to Grand Teton National Park, named after the Teton range, named itself by French trappers who probably hadn't seen a woman in a long time (grand teton = big nipples, in french). South of Yellowstone, this park is greener and less smoky. First experience of camping in a hostile environment with bear precautions! ↓
Parallèlement, ma chasse aux interviews n'est pas toujours évidente, notamment quand il est question d'employé.es d'institutions gouvernementales. Ces interlocuteurs sont les plus difficiles à appréhender. Je cherche également à interroger une personne qui chasse les ours, pour connaître ses motivations. Si les grizzlies sont sur la liste des espèces en danger en Idaho, et donc interdits de chasse (sujet sensible dans l’actualité), ce n'est pas le cas de leurs cousins black bears. Je demande donc autour de moi, mais les chasseurs de mon quartier ne font cette activité que pour la viande, les ours ne les intéressent donc pas. Un voisin m'explique : « La chasse à l'ours est différente, c'est pour le trophée, pour le “prestige” d'avoir vaincu le roi de la forêt. Nous ce n'est pas notre truc. »
At the same time, my hunt for interviews isn't always easy, especially when it comes to employees of government institutions. These interlocutors are the most difficult to apprehend. I also try to interview someone who hunts bears, to find out what motivates them. If grizzlies are on Idaho's endangered species list, and therefore banned from hunting (a sensitive topic in the news), this is not the case for their black bear cousins. I ask around, but the hunters in my neighborhood only do it for the meat, so bears don't interest them. A neighbor explains: « Bear hunting is different, it's for the trophy, for the 'prestige' of having defeated the king of the forest. We’re not into that.»



Bulletin n°5
26 juin - 2 juillet / june 26th - july 2nd
Yellowstone National Park - Targhee National Forest

Rythme de croisière


Le temps passe vite, déjà une première moitié de résidence effectuée. L'affluence au parc augmente, la file d'attente à l'entrée ouest s'allonge. C'est la semaine qui précède le 4th of july, « busiest week » peut-on entendre. Tous les américains ont sorti le pick-up et la glacière, Yellowstone ressemble de plus en plus à un camp de vacances et je n'ai presque plus peur des ours. Un mois c'est le temps qu'il a fallu pour calmer ma vision fantasmée du grand méchant plantigrade et me rendre à l'évidence : si les grizzlies sont bien là, les chances d’une rencontre dans les bois restent mince. Un membre du Forest Service, accessoirement passionné de grizzly, m'a raconté en avoir croisé trois en tout. Assez peu finalement, pour un individu qui les pistes dans la forêt toutes les semaines. Je lui ai demandé s'il avait déjà dû dégainer son bear-spray. « Une fois j'ai cru que j'allais m'en servir. Le grizzly se tenait debout à plusieurs mètres, il m'avait repéré et évaluait la situation. J’ai cru qu'il allait charger. «Et ?» «Il est parti. »

Cruising speed


Time flies, with the first half of the residency already completed. The park is getting busier, and the line at the west entrance is getting longer. It's the week before the 4th of July, "busiest week" you might hear. All the Americans are out with their pick-ups and coolers, Yellowstone is looking more and more like a summer camp, and I'm hardly afraid of the bears any more. It took me a month to calm my fantasies of the big bad plantigrade and face the facts: while grizzlies may be around, the chances of an encounter in the woods are slim. A member of the Forest Service, who also happens to be a “bear fanatic”, told me he'd come across three in all. Quite a few after all, for someone who tracks them in the forest every week. I asked him if he'd ever had to use his bear-spray. «Once I thought I was going to. The grizzly was standing several meters away, he'd spotted me and was assessing the situation. I thought he was about to charge.» «And?» «He just left.»




Bulletin n°4
19 juin - 25 juin / june 19th - june 25th
Yellowstone National Park - Lake area - Cody

Grizzly jam


Sur la route du Lake Hotel, je tombe à nouveau sur une bear-jam. On lit dans les guides qu'il faut se lever tôt pour voir les ours. Tous ceux que j'ai vus étaient en train de zoner détente en pleine après-midi. Nous sommes quelque part entre Old Faithful et le lac Yellowstone, et au loin une maman grizzly et ses deux bons gros oursons sont en train de chiner à manger dans l'herbe. Le ranger essaie de maintenir une circulation fluide alors que tout le monde ralentit et se gare n'importe comment. Blasé, il fait mouliner sans conviction ses bâtons oranges. C'est le premier d'une série de plusieurs rangers maxi-soulés. Sur la route de la East Entrance deux jours plus tard, les potes - employés du parc - avec qui je suis en voiture interpellent le ranger : « Haha still here ?! » lui, désabusé : « Still here...*». Mes co-voitureurs s'en foutent royalement des ours « We see them everyday** ». Au sud de Mammoth Hot Springs cette fois-ci, une autre maman grizzly et deux mini oursons zonent, plutôt proches du bord de la route. Le ranger en première ligne veille à ce que personne ne se gare de ce côté. Quelques minutes après mon arrivée, il brandit subitement un fusil hors de son pick-up, le pointe vers le ciel, l'agite et fait mine de l'enclencher à plusieurs reprises : «Claclaclaclaclac». Le bruit fait détaler immédiatement les ours qui disparaissent derrière la butte. Tout le monde est déçu. Je soupçonne le ranger d'en avoir eu marre de poireauter. Il crie alors à haute voix un truc du genre « 'teach them boundaries*** » pour justifier son geste, invoquant une leçon pour rappeler aux ours – et aux humains - de garder leurs distances.

Grizzly jam


On the way to the Lake Hotel, I come across another bear-jam. You read in the guidebooks that you have to get up early to see bears. All the bears I saw were zoning out in the middle of the afternoon. We're somewhere between Old Faithful and Yellowstone Lake, and in the distance a mama grizzly and her two big cubs are hunting for food in the grass. The ranger is trying to keep traffic flowing as everyone slows down and parks haphazardly. He grinds his orange sticks without conviction. He's the first of several maxi-jaded rangers. On the way to the East Entrance two days later, the buddies - park employees - I'm driving with call out to the ranger: «Haha still here?!» him, disillusioned: «Still here...». My co-drivers couldn't care less about the bears: «We see them everyday.» South of Mammoth Hot Springs this time, another mama grizzly and two mini-cubs lurk, rather close to the roadside. The ranger on the front line makes sure no one parks on this side of the road. A few minutes after my arrival, he suddenly brandishes a rifle out of his pick-up, points it skywards, waves it around: «Claclaclaclaclac». The noise immediately sends the bears scurrying and disappearing behind the mound. Everyone is disappointed. I suspect the ranger has had enough of standing around. He then shouts out something like «teach them boundaries» to justify his action, invoking a lesson to remind the bears - and humans - to keep their distance.
Autrement cette semaine aura été marquée par une expérience culinaire hors du commun dans un restaurant allemand en plein cœur du far west, par une soirée rodéo animée par un cow-bow-clown aux vannes douteuses, et par une baignoire de luxe.

* «Haha encore là ?» «Encore là...»
** «On les voit tous les jours»
***«'leur apprendre les limites »
Otherwise, this week was marked by an extraordinary culinary experience in a German restaurant in the heart of the wild west, a rodeo evening hosted by a cowboy clown with dubious jokes, and a luxury bathtub.





Bulletin n°3
12 juin - 18 juin / june 12th - june 18th
Yellowstone National Park

Foule en délire


Lundi, le public s'échauffe, ambiance avant-match de foot. C'est bondé autour de l'Old Faithful, le geyser star du parc, le seul dont on puisse prévoir l'éruption à 10 minutes près et autour duquel un mini village est aménagé : hôtels, boutiques, parkings, … On frôle l'overdose touristique, et en même temps je trouve hyper touchant qu'un bout de terre crachant de l'eau chaude rassemble et enthousiasme autant de monde. Dans ce coin du Yellowstone c'est la folie géothermique. Il y en a pour tous les goûts, du bain bouillonnant au spray longue portée, en passant par la piscine translucide et le bain de boue. Il a commencé à pleuvoir, tout le monde a déserté, sauf un mec. Assis, immobile devant la « belgian pool », le vieux monsieur forme une grosse masse bleue avec son poncho de pluie. Il a une casquette et des lunettes de soleil. Mystique.

Crowd goes wild


On Monday, the crowds warm up in a pre-football match atmosphere. It's packed around Old Faithful, the park's star geyser, the only one whose eruption can be predicted to within 10 minutes, and around which a mini village has been set up: hotels, stores, parking lots, etc. It's almost a tourist overdose, and at the same time I find it very touching that a piece of land spewing hot water should attract and enthuse so many people. This part of Yellowstone is geothermal madness. There's something for everyone, from bubble baths to long-range sprays, translucent pools and mud baths. When it started raining, everyone deserted except for one guy. Sitting motionless in front of the "belgian pool", the old man forms a big blue mass with his rain poncho. He's wearing a cap and sunglasses. Mystical.
Quelques jours plus tard c'est une ourse noire et ses deux petits qui excitent la foule. Les oursons se battent et dégringolent une pente herbeuse, c'est l'hystérie dans le public. 
Après plusieurs jours au parc on peut commencer à interpréter le trafic routier. Une longue file immobile ou roulant au pas : probablement une traversée de bisons, ou une horde de cerfs à portée de vue. Un tas de voitures arrêtées n'importe comment : animal à proximité. La quantité de véhicules donne un indice sur la nature de la bestiole. Il y a de toute évidence une hiérarchie entre les espèces. Pour l'instant l'ours semble compter le plus de fans, mais je n'ai pas encore vu de wolf-jam (embouteillage dû à la présence d'un loup), et par ailleurs j'ai croisé un castor ayant beaucoup de succès lui aussi.
Fin de semaine au bord des falaises du Canyon de Yellowstone, mon collègue de marche compare les couleurs à un « shorwborwte ». (?!?). Après trois répétitions je comprends qu'il prononce le mot « sorbet » mais à l'américaine. Emoji fou-rire.
A few days later, a black bear and her two cubs excited the crowd. The cubs fight and tumble down a grassy slope, causing hysteria in the audience.
After several days in the park, we can begin to interpret the road traffic. A long line of cars at a standstill or at a walking pace: probably bisons crossing, or a herd of deer within sight. A heap of cars stopped any which way: animal nearby. The number of vehicles gives a clue to the nature of the animal. There's obviously a hierarchy between species. So far, the bear seems to have the most fans, but I haven’t seen a wolf-jam yet to compare, and I've also come across a beaver, which was also very successful.
At the end of the week, on the edge of the cliffs in Yellowstone Canyon, my fellow hiker compares the colors to a "shorwborwte". (?!?). After three repetitions, I realized he was pronouncing the word "sorbet" in the American style. Emoji giggle.





Bulletin n°2
4 juin - 11 juin / june 4th - june 11th
Bozeman - Gardiner - West Yellowstone - Island Park

Grizzly & miracle


Une semaine originale.
Ça a commencé dans les coulisses du Grizzly & Wolf Discovery Center, où j'ai pu voir des grizzlies d'assez près pour constater que leurs griffes vont chercher dans les 10 cm. Après cette journée et quelques archives et recherches plus tard, je pouvais déjà cerner les grandes lignes du contexte de la cohabitation humain-ours dans la région du Yellowstone (le GYE : Greater Yellowstone Ecosystem, qui s’étend au-delà des frontières du parc).
Il y a au moins deux de sortes d’humains à considérer dans cette affaire : les locaux, qui ont globalement appris à dealer avec leur présence, et les touristes, qui doivent faire cet apprentissage en accéléré pour éviter de se faire croquer. L’accès à la nourriture humaine est au cœur de la problématique, car un ours qui prend l'habitude de se fournir chez nous (poubelles, voitures, élevage, ...) devient source de situations à risques (ex: avoir un grizzly dans sa cuisine) et finira donc probablement euthanasié. Soit par une personne directement menacée, soit par les autorités, en dernier recours, et au nom de la sécurité des concitoyens. 

Grizzly & miracle


An original week. It started backstage at the Grizzly & Wolf Discovery Center, where I got to see grizzlies up close enough to see that their claws measure 10 cm. After that day and a few archives and researches later, I could already outline the context of human-bear cohabitation in the Yellowstone region (the GYE: Greater Yellowstone Ecosystem, which extends beyond the park's borders). There are at least two kinds of humans to consider in this affair: locals, who have generally learned to deal with their presence, and tourists, who have to do this learning in a hurry to avoid being mauled. Access to human food is at the heart of the problem, because a bear that gets into the habit of feeding on us (garbage cans, cars, livestock, etc.) becomes a source of risky situations (e.g. having a grizzly in the kitchen) and will probably end up being euthanized. Either by a person directly threatened, or by the authorities as a last resort, in the name of public safety. 
Cette semaine fût aussi celle des premières fois : première traversée du parc, premiers grizzlies en pleine nature, première excursion avec un bear-spray* à la ceinture, premier embouteillage causé par des bisons (bison jam), et première rencontre avec la vie locale de ma commune de l'Idaho. D'abord via la propriétaire qui me loue sa dépendance, ambiance peaux de bêtes et vieilles cartes postales, et qui me raconte les histoires de son père pionnier suisse. Puis avec son mec et ses anecdotes de chasseurs. Aimablement conviée à la messe par ces derniers, je me retrouve dimanche matin dans une drôle d’église-chalet toutes religions welcome avec les gens du coin. Je suis aussi dépaysée d'être là qu'eux de me rencontrer. Quand on me présente comme « visitor from Paris », un «oooooh» généralisé s’échappe de l’assemblée.
Toujours dans l’originalité, le prêtre dégaine des chiffres et nous rappelle l'infime probabilité à laquelle nous devons notre existence. Je ne pensais pas qu'on pouvait prêcher avec des stats. Cette semaine s'achève donc sur la conclusion « You are a miracle, everybody's a miracle ». Amen !
*le bear-spray est un aérosol au poivre longue portée, qui vous sauvera peut-être la vie en cas de rencontre avec un ours agressif.
This week was also a week of firsts: my first trip through the park, my first grizzlies in the wild, my first excursion with a bear-spray* on my belt, my first bison jam, and my first encounter with local life in my Idaho commune. First with the landlady who rents me her outbuilding, complete with animal hides and old postcards, and tells me stories about her Swiss pioneer father. Then with her boyfriend and his hunting anecdotes. Invited to mass by the latter, I find myself on Sunday morning in an all-religions welcome church-chalet with the locals. I'm as surprised to be here as they are to meet me. When I'm introduced as a "visitor from Paris", a general "oooooh" escapes from the congregation. Always original, the priest rattles off numbers and reminds us of the infinitesimal probability to which we owe our existence. I didn't think you could preach with stats. And so the week comes to a close with the conclusion "You are a miracle, everybody's a miracle". Amen!
*bear-spray is a long-range pepper spray that may save your life in the event of an encounter with an aggressive bear.





Bulletin n°1
25 mai - 3 juin may 25th - june 3rd
San Francisco

Antichambre


Atterrissage le 25 mai pour une grosse semaine à San Francisco. Cette destination qui n'était pas prévue dans le projet initial était une proposition de la Villa Albertine pour organiser des rencontres. Ce fût aussi l’occasion d’une petite aventure touristique, en quête de lieux iconiques ou plus improbables.
Quelques souvenirs pêle-mêle : les couleurs de la Villa SF, des plateau-repas de prisonniers à la boutique souvenir d'Alcatraz (ou le merchandising à son sommet), deux ratons-laveurs rôdeurs, Nina sur une piste de roller d'Oakland, des sans-abris zombies et la crise du fentanyl, le Golden Gate, un temple du vinyle, le jardin botanique, … et puis l'impatience de commencer enfin le projet concrètement après un an d'attente, sensation d'être encore dans l'antichambre de la résidence.

Antechamber


I landed in San Francisco on May 25 for a week-long trip. This destination, which was not part of the initial project, was a proposal from Villa Albertine to organize meetings. It was also an opportunity for a little tourist adventure, in search of iconic or more unlikely places. Here are a few memories: the colors of the Villa SF, prisoners' meal trays at the Alcatraz giftshop (merchandising at its peak), two prowling raccoons, Nina skating on an Oakland roller rink, zombie-like homeless people and the fentanyl crisis, the Golden Gate, a vinyl temple, the botanical garden, ... and then the impatience of finally starting the project after a year's wait, a feeling of still being in the antechamber of the residence.